Yves Gibeau

Ma timidité a souvent été un frein pour rencontrer les gens d'une manière générale ; par contre, elle m'a donné en retour et en compensation - il fallait bien trouver des portes - les armes de l'humour, de l'autodérision et un côté clownesque qui furent les clés pour celles-ci. Quant aux personnes ayant une plus grande notoriété ou dont les qualités m'en imposaient, c'est l'écriture qui me vint en aide.

Yves et moi, en 1990
Au début des années 80, je me suis donc risqué à écrire à Yves Gibeau en espérant ne pas l'importuner, ce ne fut pas le cas et j'eus le plaisir de l'avoir au téléphone. Il était en plein travail d'écriture de son futur livre " Mourir idiot " et nous convînmes de nous voir après la parution de cet ouvrage. Entre temps, je me contentais d'un échange épistolaire avec lui et cela m'apportait grande satisfaction. J'avais, bien sûr, lu son célèbre roman " Allons z'enfants ", dont Boris Vian donne quelque écho dans un de ses livres où il prenait la défense de Gibeau. Les deux écrivains se connaissaient bien ; par la suite, Yves Gibeau me raconta leur rencontre dans un café, Boris Vian cherchait à se loger et ils finirent voisins et amis dans un immeuble du boulevard Clichy.

Tandis que Gibeau s'attelait à l'écriture de son livre, Vian écrivait un poème intitulé lui-aussi " Allons z'enfants ", petit signe de connivence et d'amitié. En 1952 parut ce roman autobiographique avec lequel Gibeau pouvait prétendre recevoir le prix Interallié, mais les militaires et quelques hommes politiques ne le voyaient pas de cet œil là et un vent de fronde se leva. Le maréchal Juin, ministre de la défense nationale, faisait son entrée à l'Académie française cette même année et il agissait en même temps contre Gibeau. Boris Vian monta en première ligne pour prendre une expression militaire, mais pour défendre Yves Gibeau. Je ne peux que conseiller de lire cette lettre : " Gibeau, Juin, et ce qui vous pend au nez " où il vilipende à sa manière les vieilles ganaches militaires.


La maison d'Yves Gibeau à Roucy (02)
Fils de militaire justement, l'un et l'autre, nous n'avions pas grande estime pour cette gente en uniforme, c'est le moins qu'on puisse dire. Gibeau avait connu les enfants de troupe et subi la guerre ce dont fort heureusement pour moi je fus épargné. Nous avions toutefois ce sujet de conversation en commun avec une pensée particulière pour la 1ère guerre mondiale, ses horreurs et son tristement célèbre Chemin des Dames près duquel Yves trouva domicile. Il s'est installé dans l'ancien presbytère de Roucy, autre pied de nez en passant, près de ces lieux de mémoire et c'est là qu'il a poursuivi sa vie jusqu'à son dernier jour.

Yves Gibeau était comme hanté par la recherche de souvenirs et il arpentait régulièrement les bois et les vallons du Chemin des Dames. Il y a ramassé des objets les plus divers, témoignages humains de la guerre, des éclats d'obus et même des armes et explosifs que la terre rend régulièrement. Tout ceci allait s'entasser ensuite dans son grenier déjà chargé de collections diverses de revues et de journaux.

Yves Gibeau dans son grenier

Son bureau... Des pièces chargées de livres...

En avril 1917 a eu lieu l'offensive du général Nivelle qui a envoyé des dizaines de milliers de soldats se faire tuer dans un combat voué à l'échec, notamment sur le plateau de Craonne. Une chanson rendit la célébrité à ce lieu, la chanson de Craonne dont voici le refrain :

Adieu la vie, adieu l'amour
Adieu toutes les femmes
C'est bien fini, c'est pour toujours
De cette guerre infâme
C'est à Craonne sur le plateau
Qu'on doit laisser sa peau
Car nous sommes tous condamnés
Nous sommes les sacrifiés.

La plateau de Craonne


Inauguration de la stèle à la mémoire de
Guillaume Apollinaire (24 mars 1990)
Non loin du plateau, au bois des Buttes, fut blessé Guillaume Apollinaire le 17 mars 1916. Yves Gibeau avait beaucoup d'admiration pour le poète et il a souhaité lui rendre hommage en érigeant avec ses propres deniers, une stèle à sa mémoire en bordure du bois où il fut blessé. La manifestation officielle eut lieu en mars 1990 en présence de nombreux amis écrivains d'Yves Gibeau. Sur la stèle, outre le rappel de l’évènement, on peut y lire ces quatre vers de Guillaume Apollinaire :

Dis l'as tu vu Gui au galop
Du temps qu'il était militaire
Dis l'as tu vu Gui au galop
Du temps qu'il était artiflot à la guerre.





La tombe d'Yves Gibeau





Yves Gibeau nous a quitté à la mi-octobre 1994, il tenait à être enterré parmi ceux pour lesquels il avait beaucoup de compassion. Son voeu a pu être exaucé et il repose sur le plateau, dans l'ancien cimetière du village de Craonne dont il ne reste que des vestiges. Le village a été reconstruit plus bas après la guerre.
En mémoire à Yves Gibeau, chaque année, lors de la traditionnelle fête du livre de Merlieux, un prix littéraire portant son nom est remis à un écrivain en récompense de son oeuvre littéraire.


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